
Pourquoi la contre-expertise de Tyler Hamilton est-elle contestée ? Quelle est la marge d'erreur de la méthode de détection ? L'autotransfusion est-elle décelable ? Michel Audran, professeur et directeur de recherche à la faculté de pharmacie de Montpellier, fait le point pour Cyclismag sur les transfusions sanguines et leurs modes de détection.
Propos recueillis par Sébastien Bosvieux
Cyclismag : La fiabilité de la méthode de détection de la transfusion est mise en doute, en particulier avec la contre expertise négatif de l’échantilllon B prélevé sur Tyler Hamilton à Athènes.
Michel Audran : La technique est fiable, la probabilité de faire des faux positifs est infime. Ce que je crois savoir c’est que le laboratoire d’Athènes à congelé l’échantillon B, les membranes des globules rouges ont donc été détruites ce qui rend la contre expertise quasiment impossible. Maintenant, une "manip", ça peut se manquer. Et puis, il peut y avoir une histoire de réactifs, si la solution d’anticorps a subi un problème quelconque. Cela peut fausser les résultats.
En quoi consiste le principe de la détection des transfusions ?
La méthode a été publiée en novembre dernier, c’est une équipe australienne qui l’a mise au point. Sur la membrane des globules rouges, il y a des molécules appelées antigènes. Elles sont au nombre de 630 environ et sont regroupées en ce que l’on appelle des groupes sanguins. Il y a 23 groupes sanguins : les fondamentaux A, B, O, les rhésus et les autres. La technique proposée par les Australiens consiste à rechercher une douzaine de ces antigènes appartenant à différents groupes sanguins. On les recherche grâce à des anticorps spécifiques.
On parle de probabilité et d’incertitude pour déterminer s’il y a eu transfusion...
Il y a un calcul de probabilité effectivement. Les résultats sont soumis à interprétation. Quand on recherche les 12 antigènes, on regarde le pourcentage de chacun d’eux. On passe les globules rouges un à un, si l’ antigène est présent sur tous, le pourcentage va être de 100 %. S’il n’y est pas du tout, il va être de 0 %. Si on trouve 10 % de globules qui le possède, on dit que ces globules proviennent d’un sang étranger. Après il y a le bruit de fond de l’appareil. On ne trouve jamais 100% ou 0% mais 98-99% ou 1-2%.
Il y a une donc une marge d’incertitude ?
Oui, je ne sais pas exactement l'évaluer pour cette technique. La marge d’incertitude existe pour toutes les méthodes. En spectrométrie [recherches classiques dans les urines] on voit un pic correspondant au produit recherché. Soit il dépasse de trois fois le bruit de fond, soit il ne dépasse pas et on dit que le résultat est négatif, même si on est à peu près sûr de la présence du produit. Il faut éviter de faire des faux positifs quitte à faire des faux négatifs.
Cette méthode ne concerne donc que les hétérotransfusions (le donneur est différent du receveur) ?
Oui bien sur, pour l’autotransfusion les globules sont forcément les mêmes. L’autotransfusion n’est pas encore détectable. La même équipe de recherche est en train de mettre au point une technique mais à ma connaissance elle n’est pas encore publiée.
La technique de la transfusion est ancienne, cela veut-il dire que le dopage est moins performant qu’avec l’utilisation des produits « de pointe » ?
Non c’est la même chose. 30 minutes après une transfusion, vous vous retrouvez dans le même état qu’après une cure d’un mois et demi à l’EPO. L’avantage qu’avait l’EPO, vous pouviez rester dessus 4-5 ou 6 mois, vous ne pouvez pas le faire avec une transfusion, il faudrait se refaire injecter des globules rouges toutes les trois ou quatre semaines. C’est parce que l’EPO est détectable qu’on revient à une technique plus ancienne mais qui s’est considérablement améliorée. Il est actuellement très facile de se faire une transfusion.
Imaginons qu'une personne qui ne pratique pas de compétition fasse une cure à l’EPO et donne son sang à un coureur. L’EPO serait-elle alors détectable ?
Non pas du tout. On ne prend pas le sang de la personne, on ne prend que les globules rouges . Si on stimule la production du donneur, l’EPO va rester dans le plasma qui est réinjecté au donneur. Il faut quand même réaliser qu’on prend 500 millilitres de globules rouges, ça fait 1,2 litre de sang. Il y a des petits appareils pour ça, les "érythrophérèses", c’est très classique.
Si l’hétérotransfusion est détectable, peut-on lui préférer une procédure par autotransfusion ?
Oui, mais les transfusions autologues sont limitées. Même si vous faites ça en période de repos en vous stimulant à l’EPO, vous n’allez quand même pas récolter des litres de globules rouges. Vous prélèverez un litre qui sera consommé en deux fois. Il vaut mieux un donneur compatible, mais on se fait attraper même s’il est du même groupe sanguin…
Crédit photo : www.hokkaido.bc.jrc.or.jp - Une poche de globules rouges prête à être transfusée...