
Suite de la semaine consacrée aux articles prémonitoires. Il y a 50 ans, le journaliste Albert Baker d'Isy trouvait déjà que les directeurs sportifs qui se prennent pour des coureurs, ont une mauvaise influence sur la course. Même sans les oreillettes, il les accuse de bloquer la course.
Par Dominique Turgis
LE CONTEXTE
En 1959, Albert Baker d'Isy suit le Tour de l'Ouest pour Ouest-France. Albert Baker d'Isy était « le meilleur journaliste de sport de toute sa génération » selon Pierre Chany, autre journaliste « historique » du cyclisme (1). Baker d'Isy a débuté avant-guerre. Il a travaillé à l'Auto et à Paris-Soir où il participe avec Gaston Bénac à la création du GP des Nations et du Critérium National. Après guerre, il travaille à Front National, L'Équipe, France Soir, mais il dissout sa plume dans l'alcool. « C'était un type fantasque et complexe, versatile, capricieux » le décrit Chany.
En 1959, les coureurs ont le droit d'appeler leur directeur sportif qui ont maintenant le droit de monter au peloton. Une pratique qui révulse Baker.
LES PRÉVISIONS
Le titre du papier du 6 août 1959 dans Ouest-France est « On demande des timoniers pour courses cyclistes ». Selon le journaliste Jacques Augendre, "Baker adorait les marins" (2).
« Nous n'avions jamais encore assisté dans le récent Tour de France et dans ce plus récent encore Tour de l'Ouest, au spectacle de tous ces bras levés et agités dans le peloton. On appelle maintenant le directeur sportif et les mécaniciens, voir le docteur, au sein du peloton. Bientôt ce sera le chronométreur qui sera convoqué à la hauteur du pédalier du coureur désireux de connaître l'heure qu'il est.
Si Henri Desgrange voyait tout cela, il écrirait une nouvelle fois « La tête et les jambes »... en y ajoutant « les bras » ! »
Le spectacle des coureurs bras levés ne plait pas du tout au journaliste. Il en appelle à Henri Desgrange qu'il a connu avant-guerre pour se moquer du nouveau tic du peloton. Sur le ton de la plaisanterie il parle du chronométreur convoqué pour donner l'heure, mais aujourd'hui les conversations dans les oreillettes ne concernent pas uniquement la course.
LES DIRECTEURS SPORTIFS SE PRENNENT POUR DES COUREURS
« Abel Floc'h [le commissaire et président du comité Bretagne] a noté jusqu'à 23 interventions du même directeur sportif pendant une étape. Il n'y a plus qu'à les laisser rouler en voiture de bout en bout dans le peloton.
Mais c'est peut être à cette présence trop constante, à ces conseils trop renouvelés que l'on doit le manque d'inspiration, de personnalité dont ont fait preuve trop de coureurs au cours des récentes épreuves. »
Baker dénonce les directeurs sportifs qui veulent toujours jouer au coureur depuis leur voiture. Il se pose la question de leur rôle réel dans la course. Le journaliste voit ces anciens coureurs comme des chauffeurs de bagnoles qui utilisent ces nouvelles règles, pour revenir dans le peloton, comme aux temps lointains où ils étaient coureurs.
Baker d'Isy accuse les consignes répétées des directeurs sportifs d'enlever l'esprit d'initiative et l'inspiration aux coureurs et de bloquer la course. Ce Tour de l'Ouest 59, pour lequel il écrit ces lignes, est décevant sur le plan du scenario.
DARRIGADE INVENTE L'OREILLETTE
Qu'aurait dit Albert Baker d'Isy des oreillettes ? Pourtant, l'idée de transmettre les consignes directement aux coureurs est dans l'air à son époque. En 1960, André Darrigade imagine pour Raymond Poulidor : « Il faudrait qu'il emporte une radio portative pour être radio-téléguidé à distance ce qui lui éviterait des erreurs de fin de course comme au Championnat de France à Reims. »
Les oreillettes n'existent donc pas en 1959 mais, déjà, Baker met sur le dos des directeurs sportifs le manque d'intérêt des courses. Et oui, même dans les années 50, on pouvait s'ennuyer en suivant une course de vélo.
(1) Penot Christophe, « Pierre Chany, l'homme aux 50 Tours de France », 1996. Editions Cristel.
(2) Penot Christophe, « Jacques Augendre, la mémoire du Tour de France», 2001. Editions Cristel.
Cet article vous est proposé en partenariat avec

Photo : Dans leurs voitures, les directeurs sportifs ont toujours eu du mal à se placer dans le peloton
Crédit : www.cyclismag.com