
Le Tour de France ne grimpera plus jamais le Puy de Dôme. Selon notre enquête, ASO rêvait d'une arrivée au sommet cet été ou l'an prochain. Mais la construction, dès mars 2010, d'un train à crémaillère, condamne ce haut lieu du cyclisme.
Par Pierre Carrey
Le Puy de Dôme n'aura même pas droit à un enterrement. Le Tour de France souhaitait lui rendre un dernier hommage grâce à une arrivée au sommet. Mais, en juin 2012, un train à crémaillère sera mis en service, bloquant une bonne partie de la chaussée et interdisant toute compétition cycliste. "Les travaux débuteront en mars 2010 par les déviations des réseaux (eau, électricité, téléphone)", explique-t-on au conseil général du Puy de Dôme, propriétaire du site. Conséquence, sans appel : "Le Tour n'ira plus jamais au Puy de Dôme", confirme à www.cyclismag.com Jean-François Pescheux, directeur des compétitions chez ASO.
LA ROUTE NE FERA PLUS QUE 3 MÈTRES DE LARGE
En ultime ressort, les organisateurs ont imaginé dire adieu à l'une de leurs montagnes chéries, par une arrivée au sommet, cette année pour fêter un retour après 20 ans d'absence. Voire l'an prochain si le conseil général acceptait de reporter le début des travaux de quatre mois. Les élus auvergnats ont décliné le projet. La dernière réunion de travail a eu lieu en novembre 2008. Jusqu'au bout, Christian Prudhomme a cru en cette étape commémorative. Il affirmait au magazine Pro Cycling : "Nous commençons à penser au Puy de Dôme. Nous n'avons pas le droit de tuer nos rêves." La taille de la caravane, peu compatible avec les routes étroites ? "Elle ne doit pas dicter où nous allons. Si une arrivée d'étape dans un monument est essentielle pour la compétition, le reste de la course doit s'adapter." C'est peu ou prou le cas actuel du Mont Ventoux, qui utilise sa descente pour garer divers véhicules, externalise sa salle de presse, et offre une cérémonie protocolaire aux dimensions réduites.
D'ailleurs, le conseil général ne refuse pas directement la présence du Tour. Un responsable précise : "Il sera toujours possible de gravir le Puy de Dôme à vélo à titre individuel, une fois les travaux terminés dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui. C'est un engagement contractuel du concessionnaire". En pratique, les cyclistes peuvent aujourd'hui monter entre 7h et 9h, le mercredi et le dimanche. Ils doivent descendre dans les mêmes plages horaires. Encore l'accès n'est-il permis que du 1er mai au 30 juin. Car cet ancien volcan n'est pas seulement un lieu mythique du Tour, mais un terrain privilégié pour les touristes, les botanistes, les archéologues et même les militaires... En tout, 450 000 visiteurs s'y rendent chaque année. Pour limiter le flux des voitures, les conseillers généraux votent, le 26 janvier 2008, la construction d'un train à crémaillère. Le long de la voie, la route ne mesurera plus que 3m de large avec 50 cm d'accotement. ASO a fait ses comptes : impossible de faire transiter l'épreuve, même en dépouillant son dispositif.
LE TOUR FUT INTERDIT POUR DES RAISONS ENVIRONNEMENTALES
La 13e et dernière arrivée d'étape remontera donc à 1988. Le Tour de France a connu une première alerte entre-temps : les autorités lui ont longtemps interdit l'accès. Principalement pour des raisons environnementales. Le conseil général souhaite le faire classer au patrimoine mondial de l'Unesco. Pour son inscription au patrimoine du vélo, il faut remonter à 1952. Cette année-là, Raphaël Géminiani, le voisin auvergnat, propose à Jacques Goddet de faire une halte au terme de ses 11 à 14 km d'escalade (selon ses variantes), avec ses 7 à 8% de pente (pour un maximum de 13%). "Monsieur Bon Dieu ne pensait sûrement pas en éteignant ce vieux volcan que ses flammes finiraient par servir de vélodrome, vélodrome olympique, avec virage unique et piste sans cesse montante", écrit le patron du Tour de France dans L'Equipe, le 18 juillet 1952, au lendemain de la victoire de Fausto Coppi. Pour honorer la mémoire de son premier vainqueur, le Puy de Dôme offre de la pierre de lave pour lui construire un monument, en Italie. Le "vélodrome" taillé dans la verdure est le théâtre de drames. En 1964, le succès de Jimenez est occulté par le coude à coude Anquetil-Poulidor. En 1975, le coup de poing au foie asséné à Merckx par un spectateur hystérique, à 250m de la ligne, fait oublier le triomphe de Van Impe.
La lanterne rouge, Pierre Matignon, est le cinquième vainqueur, en 1969. "Ce jour-là, on aurait dû l'abattre", fulmine Geniniani. Le Puy de Dôme faiseur de roi est laissé pour mort. Mais Ocana et Zoetemelk s'y imposeront, deux fois chacun. S'il fallait trouver un déclin à la légende de ce volcan, elle aurait plutôt lieu dans les années 80 : Angel Arroyo y gagne en 1983 contre la montre, le Suisse Eric Maechler en 1986, Johnny Weltz en 1988 au prix d'une échappée, alors que le peloton est sonné par l'affaire Delgado.
"MEME UN CONTRE LA MONTRE NE POURRA PAS AVOIR LIEU"
Ajouté à la cartographie de la Grande Boucle quand les organisateurs ont réclamé des nouveautés et se sont passionnés pour les arrivées au sommet, le Puy de Dôme est entré de plain pied dans l'histoire du vélo beaucoup plus tôt, en 1892. Cette année-là, Psycho, membre du Vélo club Auvergnat, avait bravé la terre battue avec un développement de 2m10, équivalent d'un improbable 26x26... Ce pionnier, des milliers de cyclistes lui ont emboîté le pas, sur le Tour, sur la Route de France, épreuve phare du calendrier amateur, et à partir de 1978, sur Lyon-Saint-Etienne-Puy de Dôme, devenue en 2000 le Tour du Sancy. Cette cyclosportive qui se dispute tous les deux ans, est menacée elle aussi par les travaux puis la mise en service du train à crémaillère. Son organisateur, Bernard Piguet, aimerait que la prochaine édition se déroule fin mai 2010, si le chantier est retardé. Or, le conseil général reste ferme sur la date des travaux. Après 2012, l'épreuve "pourrait continuer, si les autorités acceptent qu'une fois montés, les concurrents s'attendent et redescendent tous en même temps, pour ne pas bloquer la route trop longtemps". Les pouvoirs publics tardent à opposer une fin de recevoir à ces solutions de secours.
Pour le Tour de France, ils se déclarent en revanche favorables à une arrivée d'étape. Paradoxe. Après avoir applaudi, interdit pour motifs écologiques, et décliné un dernier pèlerinage en 2009 ou 2010, le conseil général du Puy de Dôme indique à www.cyclismag.com que son "président a rencontré Christian Prudhomme. Pour l'instant, chacun vérifie la faisabilité d'une épreuve contre la montre. Il est encore prématuré pour envisager d'apporter une réponse précise". L'hypothèse est séduisante : si le Tour ne peut plus organiser d'étape en ligne, il pourrait départager les coureurs au chronomètre, comme en 1959 et 1983. Jean-François Pescheux balaye cette proposition de la toute dernière chance : "Compte tenu de la largeur de la route, même un contre-la-montre ne pourra pas avoir lieu". Un pincement au coeur pour celui qui dessine chaque année la carte du Tour ? "Forcément, oui. Mais nous allons trouver de nouvelles difficultés."
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Crédit Photo : Conseil général du Puy de Dôme - Jodie Way