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    Bailly : « Tant que la Chine garde son vieux système, l'Europe est tranquille »

    Posté le Mercredi 06 août 2008 @ 20:00:00

    Lucien Bailly, ancien D.T.N. au Canada et en France connaît bien le monde du cyclisme et le cyclisme dans le monde. Il a été la cheville ouvrière du Tour du Lac Qinghai, la plus grande épreuve chinoise. Cyclismag lui a demandé son avis sur le potentiel du cyclisme en Chine. Lucien Bailly a répondu sans détours. Entretien.





    Propos recueillis par Dominique Turgis

    Cyclismag : Quand êtes-vous allé la première fois en Chine ?
    Lucien Bailly : Mon premier contact date de 1988. J'étais DTN à la FFC. Par la voie du ministère des sports. On m'a demandé d'envoyer un entraîneur, je n'en avais pas de disponible. Jacky Mourioux, qui était alors mécano, y est allé un mois. J'y suis allé la première fois en 1994 après la fin de mes fonctions de DTN. J'avais un poste à la FFC, chargé des relations internationales. En 1997, je suis allé à l'UCI. De 94 à 96, j'ai renforcé les liens entre la Chine, le Japon et la FFC. Après mon départ, les contacts ont été interrompus à cause d'un changement d'orientation et par manque de personnel. A l'UCI j'ai prolongé les activités de développement du cyclisme. Nous avons mis en place les centres continentaux partout. Nous avons installés des programmes de détection.
    En Chine, il y a 23 équipes de Provinces. Les coureurs des équipes des Provinces sont sélectionnés d'autorité.
    En 1999, j'ai mis en place un stage de détection. J'ai envoyé des entraîneurs français, Pontet, Vermeulen. Nous avons sorti Guo Shuang, plusieurs fois championne du monde junior. Morelon a pris le relais. Elle est restée plus de six mois à Hyères. Elle a battu le record féminin de la piste avec 11''15 aux 200 m.

    Quels sont les handicaps du cyclisme chinois ?
    Les « entraîneurs » chinois en cyclisme, si on peut les appeler « entraîneurs » pensent que l'entraînement suffit alors qu'en cyclisme, la compétition est indispensable. Ils n'ont pas non plus, de programme de compétition cohérent.
    Les Provinces cherchent plus des entraîneurs étrangers qu'au niveau national. Mais, attention, c'est dur d'être entraîneur là-bas. Il y a une forte pression et c'est un vrai panier de crabes. Les Jeux Nationaux sont synonymes de récompenses pour les dirigeants.
    Les entraîneurs ne peuvent pas non plus faire de programme car il n'y a pas de budget annuel. A chaque fois qu'ils veulent faire une opération, il faut faire une demande de financement. Cela explique qu'ils ne s'en sortent pas.

    UN MARIAGE ET DES EMBÊTEMENTS

    Dans les années 80 une équipe de Chine est venue disputer le Tour de France féminin...
    Et cela nous a valu un mariage et des problèmes. Une concurrente chinoise s'est cassée la clavicule. On la transporte à l'hôpital et elle tombe amoureuse de son infirmier. Ils se sont mariés et ils vivent en Bretagne. Les dirigeants chinois n'étaient pas très contents.

    Le vélo peut-il exister en dehors des équipes de Provinces ?
    Depuis deux-trois ans, sur des bases de volontariat, des clubs se développent, comme en Europe mais le système chinois les ignore. Les coureurs de ces clubs voient tout ce qui se passe dans le monde. Beaucoup ont maintenant des moyens et sont prêts à acheter des vélos entre 3000 et 5000 dollars.
    Wang Gou Zhang a monté son club. Il s'était révélé sur le Tour du Lac Qinghai 2003 où il avait tenu en respect Damiano Cunego. Il voulait passer professionnel mais ses supérieurs n'ont pas voulu car il était militaire.
    Tant que les Chinois continuent avec leur ancien système basé sur l'obligation, on ne risque rien. Leurs coureurs sont sélectionnés d'office, tournent en rond à s'entraîner, ils n'ont pas de récupération. Leurs dirigeants les poussent mais ils ne courent pas ou peu.

    Qui organise les courses sur route en Chine ?
    Il y a très peu de courses. J'ai créé le Tour du Lac Qinghai mais il y a d'autres courses. En 2001, le secrétaire général de la fédération chinoise : « Nous avons un gouverneur de la Province de Qinghai et son vice-gouverneur qui voudraient organiser une grande épreuve ». Ils sont allés au Tour de Langkawi organisé par Pat McQuaid et Alan Rushton. Ces derniers étaient partants pour organiser, à condition d'organiser eux-mêmes, mais quand ils sont venus sur place en Chine, ils se sont rendus compte qu'il n'y avait pas de route. Les Chinois leur ont dit « Combien de kilomètres en voulez-vous ? » Et ils ont fait 500 à 600 km de route goudronnées. McQuaid et Rushton ont laissé tomber. Alors, pour les remplacer, j'ai formé un comité d'organisation où j'ai formé tout le monde. J'ai fait ça pendant 5 ans jusqu'au jour où j'ai quitté l'UCI en mauvais terme avec Hein Verbruggen. Je n'ai plus fait de formation mais je suis invité d'honneur tous les ans. Cette année, Hein Verbruggen a fait semblant de ne pas me voir. Il a fait son discours et il est reparti pour Pékin.

    LE TOUR DU LAC QINGHAI NE VEUT PAS DU PROTOUR

    Le Tour du Lac Qinghai peut-il rentrer dans le ProTour ?
    Hein Verbruggen voudrait rebaptiser la course « Tour de Chine » parce que cela fait mieux, mais cela ne plait pas à la Province qui a toujours payé pour les routes mais aussi pour construire six ou sept hôtels pour héberger la course. L'épreuve a donné un coup de fouet à l'économie locale. Une course qui partirait de Xining pour aller vers Pékin ne les intéresse pas.

    Est-ce qu'on peut imaginer des marques chinoises investir dans une équipe de vélo ?
    Des marques chinoises, non ! Ils souhaiteraient plutôt que des marques étrangères créent des équipes continentales ou continentales pro en Chine. Le financeur aurait voix au chapitre ce qui pourrait faire évoluer dans le bon sens les relations avec le système sportif chinois. Les Chinois préfèrent le sport business américain, le golf, la NBA ou la F1 de Bernie Ecclestone.

    EN CHINE TOUT EST ORGANISÉ MÊME LE DOPAGE

    Est-ce que les Chinois sont attachés à l'éthique sportive ?
    Les Chinois s'assoient dessus comme les Russes et les Américains. L'éthique c'est franco-français et allemand.
    Il y a un problème de structure du sport mondial qui induit la corruption. Le sport international est dirigé sans aucun contrôle. Les gens véreux ne risquent rien, personne ne met le nez dans leurs affaires. Aujourd'hui, on peut faire fortune dans le sport en peu de temps.
    Quand Coubertin a relancé les JO, la situation n'était pas du tout celle-là. Les gens donnaient de leur temps et de leur argent. Il faut changer le système. Jacques Goddet voulait une ONU du sport. Il faudrait des structures plus démocratiques.
    Une des conséquences de ces structures, c'est le dopage.
    Il n'y a pas un sport américain sans dopage et c'est ce système d'outre-atlantique qui s'impose partout. Il vaut mieux copier l'esprit de combat des Américains que leurs sports de merde qu'ils nous servent. Les Français ont beaucoup lutté et ils sont presque victimes de leur propre lutte. Le passeport biologique n'est pas une garantie. Le vélo est le premier à essuyer les plâtres. Les contrôles doivent être indépendants des fédérations nationales et internationales. L'AMA n'est pas indépendante, le TAS non plus. Ils sont verrouillés par le CIO.
    En Chine, dans chaque province, à l'occasion des Jeux nationaux, il y a des médecins dopeurs, inévitablement. Il y a une agence antidopage en Chine. Ce sont l'Etat et la Province qui commanditent les contrôles. Donc, si il y a des dopeurs, ils le font sciemment. A Sydney pour les JO 2000, la délégation chinoise a viré 40 personnes alors qu'ils les avaient nommés eux-mêmes. C'était simplement une opération de communication.
    En Chine, tout est organisé, même le dopage.

    En tant qu'ancien DTN, vous réagissez comment en voyant les coureurs français reculer devant une sélection aux JO ?
    Cela me navre. D'abord un coup de chapeau à Jeannie Longo qui, à 50 ans, fait des temps sur piste semblables à ceux d'il y a 20 ans même si c'est inquiétant pour la relève. Le cyclisme n'est pas dans les aspirations de notre jeunesse. Dans les courses régionales d'aujourd'hui, je retrouve des gars avec qui je courais ! Et ils réussissent encore à gagner ! C'est une évolution de la société mais ce n'est la faute de personne.
    Nous n'aurons personne en contre-la-montre car, de toutes façons, nous n'avons pas un coureur pour le faire. Au départ des championnats, les Français espèrent faire 20e au mieux. Les coureurs font ce qu'ils peuvent. Ils s'entraînent mais le mal est plus profond : Moins de gens viennent au vélo, en partie à cause des affaires de dopage.

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    Photo : En Chine, la piste est pour l'instant, plus importante que la route
    Crédit : Sébastien Bosvieux


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