
En prenant cette semaine le parti d'ASO, Eric Boyer et l'Association des groupes cyclistes professionnels ont pour la première fois adopté une position tranchée dans le conflit du ProTour. L'UCI n'arrive plus à se faire entendre. Mais les équipes ne forment pas un front aussi uni.
Par Pierre Carrey
L'UCI a déjà perdu le contrôle des principales fédérations et compétitions européennes. Dans cette lutte à mort qui l'oppose à ASO et aux deux autres organisateurs de grands tours, elle est en train de perdre ses derniers vassaux : les équipes. Jusqu'à présent, les formations professionnelles ont évité de prendre parti. Mais leur président, Eric Boyer, a menacé dans les colonnes de Libération samedi : "S’ils continuent sur ce terrain, on prendra ça comme une agression. Et ils auront la guerre." Eric Boyer n'apprécie pas le chantage autour de Paris-Nice : ceux qui veulent participer s'exposent à des sanctions. A propos du ProTour, le manager de Cofidis reconnaît : "Au bout d’un an, on s’est aperçu que cela ne marchait pas et que quelqu’un voulait avaler l’autre". Le même week-end, l'UCI a épinglé "l’empressement de M. Boyer à faire signer aux équipes un contrat proposé par ASO". Ajoutant : "M. Boyer ne semble pas en revanche se soucier du respect du règlement de l’UCI."
SLIPSTREAM A BESOIN DU FEU VERT DE L'UCI ET DE LA BIENVEILLANCE D'ASO
En apparence, le divorce entre les équipes et l'Union cycliste internationale est la nouvelle fracture dans la famille du vélo. Cette ligne de partage, la fédération basée à Aigle la refuse. "Après avoir pris contact avec plusieurs responsables d’équipe, l’UCI constate que les déclarations de M. Boyer ne sont pas conformes à la réalité : de nombreuses équipes n’ont pas été consultées. Il est donc faux d’affirmer que les équipes ont décidé à l’unanimité de participer à Paris-Nice". Depuis 2006, les managers d'équipe sont contraints au grand écart, au gré des communications téléphoniques avec l'UCI et ASO. Surtout, ne se fâcher avec personne. L'une édicte les règles du jeu dans un monde resté profondément légitimiste. L'autre a le pouvoir d'inviter (et désormais d'évincer) sur le Tour de France.
L'idéal, c'est d'être en bons termes avec les deux institutions. Jonathan Vaughters est allé chercher le feu vert de Pat McQuaid, au moins médiatique, pour le programme antidopage du Team Slipstream et la bienveillance de Christian Prudhomme pour une première invitation sur le Tour de France, en 2008. La plupart des managers, interrogés en privé, font preuve de nuance, reconnaissant des torts dans les deux blocs, et aussi des mérites. "ASO a du courage et l'UCI a eu au départ de bonnes idées dans le principe du ProTour", admet l'ex-manager d'une grande équipe française.
ASO A RECU LES EQUIPES UNE PAR UNE CET HIVER
La semaine passée, par la voix d'Eric Boyer, les équipes viennent de choisir leur camp. Elles se découvrent une nouvelle audace et une force de frappe prête à riposter à l'UCI (mais sans dire comment). Leur prophète s'impose comme un homme du changement, débarqué à la tête d'une équipe courant 2005 avec un discours musclé dans la lutte antidopage. Boyer aime incarner le cyclisme qui dit non. Quitte à se rebeller contre sa hiérarchie. Patrick Lefévère, son prédécesseur à la tête de l'Association des groupes cyclistes professionnels adoptait un ton plus suave avec l'UCI. Il lui arrivait même de tâcler ASO, notamment lorsque ses dirigeants avaient considéré que le Tour de France faisait les champions. Lefévère était de l'avis contraire. Ses pairs le soupçonnaient à l'époque d'être un agent double et de louvoyer habilement entre les deux camps. En janvier, cet ex-grand chantre du ProTour a fini par céder : "Soyons clairs : le ProTour est un échec" (voir : ici).
Eric Boyer dit la même chose en plein exercice de son mandat. Pour marquer la rupture avec ses prédécesseurs Manolo Saiz et Patrick Lefévère, il élève la voix devant l'UCI. Avec lui, les équipes basculent donc dans une guerre des tranchées. Au-delà de la personnalité sur barricades d'Eric Boyer et de sa vieille proximité avec Christian Prudhomme, la plupart des équipes acceptent la position de défiance envers l'UCI. Elles lui reprochent depuis quelques mois le coût partagé des contrôles antidopage, une licence ProTour qui coûte cher mais ne garantit plus la sélection d'office aux grandes épreuves mondiales. Elles expriment aussi un sentiment d'abandon de la part de leur fédération internationale. Si ce n'était sa charte maison qui prévoit l'exclusion de tout coureur suspect, ASO incarnerait désormais elle seule le visage rassurant du vélo.
LA MONTEE EN PUISSANCE D'ASO INQUIETE LES EQUIPES
Amaury sport a d'ailleurs invité les équipes une par une cet hiver. Chacune d'entre elles a exposé sa vision du cyclisme et défendu sa candidature au Tour de France. Un vrai entretien d'embauche, qui n'a encore débouché sur aucune promesse formelle mais quelques accords de principe. Le ton des réunions était, dit-on, amical et le fond constructif. L'opération a également permis à ASO d'asseoir sa position de force et de préparer le test de Paris-Nice. "Qui peut se permettre de respecter le boycott de l'UCI ? Si on dit à Christian Prudhomme qu'on ne souhaite plus venir, il nous répondra qu'on peut passer notre mois de juillet ailleurs que sur le Tour !", résume un directeur sportif. Face à l'enjeu du Tour de France, l'UCI est en panne de contre-propositions. Le Tour de France peut menacer les équipes d'une exclusion, l'UCI doit se cantonner à une vague suspension. Son habituel allié, le syndicat des coureurs (CPA), tarde à afficher son soutien. Son secrétaire Daniel Malbranque relève : "Dans ce conflit ouvert, les coureurs n'ont pas d'autre choix que d'obéir aux ordres". Comprendre : ceux de leurs équipes. Et donc, ceux d'ASO.
La position des formations ProTour est-elle définitivement entendue ? C'est le dernier suspense qui guette à l'approche de Paris-Nice. Au Team CSC, chez Astana, les équipes espagnoles, voire Quick Step, Eric Boyer ne compte pas que des amis. Depuis deux ans, il s'est fâché sur le Tour de France successivement avec Johan Bruyneel, alors directeur sportif de Lance Armstrong, et les patrons de la Caisse d'épargne, dont il a critiqué Alejandro Valverde. La fracture entre les équipes membres du Mouvement pour un cyclisme crédible et les autres n'est toujours pas résorbée. Chez CSC, on ose dire que le Tour de Californie est plus important que Paris-Nice (voir : ici). Car la montée en puissance d'ASO inquiète. Les règles éthiques, plus virulentes que celles proposées par ASO, séduisent les partenaires et les médias. Mais les managers qui traînent quelques boulets dans leur équipe peuvent trembler : et si une simple rumeur de dopage pouvait les interdire de départ ? En tout cas, c'est en ces termes que Pat McQuaid résume les mesures d'ASO. Le président de l'UCI continue d'incarner ce mélange entre fermeté et légalité. Sa formule recueille l'adhésion des équipes, qui veulent modifier leurs mauvaises habitudes mais sans brusqueries. L'Union cycliste internationale a tout pour convaincre les équipes. Sauf l'appât du Tour de France.
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Photo : Le peloton n'est pas uni dans le conflit entre l'UCI et ASO
Crédit : Régis Garnier - www.velofotopro.com