Depuis 20 ans, les moyennes du Tour de France explosent
Posté le Mardi 01 août 2006 @ 12:21:36
La vitesse moyenne du vainqueur du Tour de France augmente régulièrement. Celle-ci dépend d’un grand nombre de paramètres, pas seulement du potentiel physique des coureurs. Le lien entre l’augmentation de la vitesse moyenne et l’augmentation du potentiel physique des coureurs existe certainement mais n’est pas facile à démontrer. Analyse chiffrée sur les 20 dernières années.
Collaboration de Frédéric Portoleau
La vitesse moyenne du vainqueur du Tour de France augmente régulièrement. 35 km/h dans les années 70, plus de 41 km/h de nos jours. Celle-ci dépend d’un grand nombre de paramètres, pas seulement du potentiel physique des coureurs. Les conditions météo, l'esprit offensif du peloton, le niveau d'ensemble, l'état des routes, le matériel utilisé, les méthodes d’entraînement, la difficulté du parcours peuvent modifier la vitesse moyenne du vainqueur du Tour. Le lien entre l’augmentation de la vitesse moyenne et l’augmentation du potentiel physique des coureurs existe certainement mais n’est pas facile à démontrer.
SEUL FACE A LA MONTAGNE
Le métier de coureur cycliste professionnel demande de nombreuses qualités psychologiques, tactiques et techniques. Néanmoins lors de longues ascensions à fort pourcentage après parfois plus de six heures de selle, des qualités physiques sont indispensables pour s'échapper. Dans cette phase de course le coureur ne peut plus bénéficier de la force d’aspiration dans la roue d’autres coureurs. Il roule seul face à la pente à vitesse presque constante, la pesanteur le tire sans cesse vers le bas. Le matériel, excepté le poids de son vélo, va relativement peu influencer sa vitesse de déplacement par rapport à des circuits urbains comportant beaucoup de relances ou par rapport à des contre la montre sur le plat où il faudra être aérodynamique.
Des rapports poids/puissances au seuil élevés vont permettre aux meilleurs coureurs de se distinguer. La puissance développée dans les cols peut nous permettre de mieux mettre en avant l'évolution physiologique des coureurs que l’évolution de la vitesse moyenne sur l'ensemble d'un Tour de France.
MOMENT DE VERITE
Nous allons nous intéresser aux dernières ascensions des étapes de montagne du Tour de France depuis 1985. Le coureur étalon de 78kg avec vélo est notre témoin de l’intensité de la course. Les puissances sont évaluées sur les cols de durées supérieures à 20 minutes et à moins de 50 km de l'arrivée. Les mesures effectuées montrent une grande variabilité de la puissance développée sur le dernier col au cours d'un même Tour de France. C'est souvent sur ce dernier col que la course s’emballe, les leaders y produisent leur effort et « lâchent les chevaux ». Les attaques de loin de coureurs jouant le classement général sont relativement rares de nos jours. En d'autres occasions, ils vont préférer s'observer et rester sur la réserve. Certains peuvent aussi être fatigués, leurs puissances seront plus basses. La puissance moyenne dépend de la longueur de l’ascension. Il est plus facile de produire 400 watts pendant 10 minutes que pendant 1 heure. Elle dépend enfin de la dépense énergétique en début d'étape : rythme de la course, nombre de cols, qualité des équipiers, gestion de l'alimentation et de l'hydratation. Il reste un cas particulier: les contre la montre en côte où les coureurs abordent les montées avec presque 100% de leur potentiel s’ils ont bien récupéré des efforts de la veille.
PUISSANCE MOYENNE DU MAILLOT JAUNE
Nous avons retenu quatre critères d’évolution des performances :
-La puissance moyenne du maillot jaune dans le dernier col sur l'ensemble d'un Tour de France.
-La puissance maximale développée par le maillot jaune au cours d'une ascension.
-Le nombre de coureurs ayant terminé le Tour de France avec plus de 410 watts de moyenne.
-La puissance développée lors de « grands exploits » réalisés par les meilleurs grimpeurs en plus de celui du vainqueur du Tour.
Graphique d’évolutions de la puissance moyenne du maillot jaune et nombre de coureurs à plus de 410 watts :
Puissance moyenne des vainqueurs du Tour et nombre de coureurs à plus de 410 watts :
L'augmentation brutale de la puissance moyenne entre 1990 et 1995 est l'élément le plus marquant du graphique: gain de 50 watts, soit 12.5% en cinq ans. En parallèle, le nombre de coureurs à plus de 410 watts de moyenne est passé de 0 à 11. Entre 1995 et 1998, le niveau du maillot a stagné autour de 445 watts de moyenne. Le nombre de coureurs avec un niveau supérieur à 410 watts a diminué. En 1998, cela s'explique par le nombre importants d'abandons.
Le Tour 1999 marque une baisse notable des performances, aucun coureur à plus de 410 watts de moyenne. C'était un Tour particulier avec de nombreux absents. Lance Armstrong réalise son moins bon Tour au niveau de la puissance moyenne.
Le Tour du centenaire marque une nouvelle hausse assez marquée du niveau d’ensemble. Les rivaux de Lance Armstrong sont devenus beaucoup plus nombreux. 7 coureurs à plus de 410 watts: Armstrong, Ullrich, Basso, Mayo, Vinokourov, Zubeldia, Moreau. Enfin le niveau se maintient depuis 2003 un peu en dessous des années 95-98. Le Tour d’Italie 2006 remporté par Ivan Basso confirme cette tendance.
PUISSANCES SUR LES ETAPES "MARATHON"
Les performances marquantes au cours des longues étapes de montagne de ces dernières années sur le Tour de France :
Les années 80 :
Avoriaz 1985, Herrera, Hinault 375 w
Superbagnères 1986, Lemond 380 w
Alpe d'Huez 1987, Herrera 395 w, 1989 Fignon, Delgado 390 w
Les années 90 :
Luz-Ardiden 1990, Indurain, Lemond 390 w
Saint Lary 1993, Indurain, Jaskula, Rominger 430 w
Val Thorens 1994, Pantani 437 w
Alpe d'Huez 1995, Pantani 460 w
La Plagne 1995, Indurain 448 w
Arcalis 1997,Ullrich 474 w
Les Deux Alpes 1998, Pantani 450 w
Les années 2000 :
Hautacam 2000, Armstrong 449 w
Alpe d'Huez 2001, Armstrong 442 w
Luz-Ardiden 2003, Armstrong 442 w
Courchevel 2005, Valverde, Armstrong 449 w
On s’intéresse cette fois-ci aux longues étapes de montagne les plus marquantes de ces dernières années. Au cours de ces étapes, il y a plusieurs cols à gravir avant la dernière montée. Les coureurs utilisent le maximum de leur potentiel disponible pour creuser l’écart avec leurs adversaires.
Pour ce type d’étape, l’augmentation de la puissance développée est nette à partir de 1993 avec la rapide ascension du Pla d’Adet de Rominger, Jaskula et d’Indurain. La montée de Jan Ullrich à Arcalis en 1997 avec 475 watts constitue un record. Ces dernières années, Lance Armstrong a été le meilleur en montagne, il a développé à plusieurs reprises des puissances proches de 450 watts ou juste en dessous.
Logiquement, la fatigue doit influencer le potentiel physique disponible sur ce type d’étape. Même un coureur doué pour les sports d’endurance et parfaitement entraîné doit montrer quelques signes de fatigue après 6h de vélo. Cette logique ne se retrouve pas toujours pour les meilleurs coureurs du monde depuis 1990. En 2001 par exemple, Lance Armstrong porta un démarrage fulgurant au pied de l’Alpe d’Huez d’un niveau de puissance équivalent à une poursuite sur piste de 4 kilomètres. D’après nos données, les 400 watts n’ont jamais été dépassés au cours du dernier col de ces longues étapes de montagne avant 1990.
PERFORMANCES DE QUELQUES TOURS DE FRANCE
1989 : duel Fignon-Lemond
Cette année là, le duel Greg Lemond/Laurent Fignon est intense sur tous les terrains. Aucun répit pour le vainqueur 1989 Greg Lemond qui doit s'employer à chaque étape de montagne pour résister aux attaques de Laurent Fignon second au classement général final à 8 secondes. L'Américain développe des puissances comprises entre 375 et 400 watts avec une moyenne de 390 watts. Sa valeur la plus basse est à l'Alpe d'Huez où il est victime d'une défaillance dans les cinq derniers kilomètres. Il réalise sa meilleure performance à Superbagnères avec 400 watts. Voir le graphique
1994: en plein règne Indurain
Miguel Indurain se distingue en montagne en 1994 au cours de la première étape de montagne. Sur la montée sèche d'Hautacam il développe une puissance moyenne de 460 watts (525 watts en puissance réelle estimée). Seul Luc Leblanc peut le suivre jusqu'au sommet. Leblanc et Indurain établissent une sorte de record pour l'époque pour le niveau de puissance atteint. Par la suite, il se contenta de gérer son avance au classement général avec des puissances comprises entre 400 et 430 watts. Il contrôla à distance les animateurs en montagne du Tour 1994 : Virenque, Pantani et Ugrumov. Sur le contre la montre d'Avoriaz, il a un jour difficile et est largement dominé par Ugrumov. Il développe une puissance moyenne inférieure à son potentiel maximal de contre la montre. Voir le graphique
1996 : Bjarne Riis, le tombeur de Miguel Indurain
Le Danois réalise un numéro époustouflant dans la montée d'Hautacam avec 480 watts de moyenne. Il a la force de mettre le grand plateau sur les pentes terminales à 8%. Ce Tour est aussi marqué par la défaillance de Miguel Indurain lors de la première étape de montagne aux Arcs. Bjarne Riis réalise sa moins bonne performance aux Arcs et atteint par deux fois dans les Alpes les 450 watts à Val d'Isère et à Sestrières. Voir le graphique
1997 : la seule victoire de Jan Ullrich
Jan Ullrich, 23 ans, marque les esprits dans les Pyrénées, il l'emporte seul à Arcalis (475 watts) puis lors du contre la montre de Saint Etienne en laissant le second de l'étape Virenque à plus de 3 minutes. Avec 484 watts à la Croix de Chaubouret, il établit un record de puissance pour une étape de type contre la montre en côte. En fin de Tour de France dans les Alpes, il contrôle à distance les assauts de Pantani à l'Alpe d'Huez puis à Joux Plane et résiste à l'assaut de l'équipe Festina sur la route de Courchevel. Voir le graphique
2000 : Armstrong dominateur puis en difficulté à Joux Plane
Lance Armstrong écrase la concurrence lors de la première étape de montagne à Hautacam. Il développe une puissance moyenne de 450 watts après avoir produit de multiples accélérations pour rejoindre des coureurs échappés. Sur la suite du Tour de France, il contrôle parfaitement la situation en maintenant son niveau de puissance vers 420 watts. Seul le col de Joux Plane le met en difficulté. Il se fait lâcher par Ullrich et Virenque. Il ne dépasse pas les 400 watts de moyenne. Voir le graphique
2005 : Le 7ème sacre de Lance Armstrong
Comme souvent, l'Américain passe à l'attaque lors de la première étape de montagne. A Courchevel, il atteint les 450 watts de moyenne. Mais contrairement à d'autres années, l'opposition est plus forte: Valverde le bat au sprint au sommet. Le lendemain, le col du Galibier est escamoté par les coureurs. La puissance moyenne est de seulement 375 watts. Sur la suite du Tour, il contrôle son principal rival Ivan Basso avec des puissances comprises entre 420 et 450 watts. Voir le graphique