
Vendredi dernier, dans les salons de l'Hôtel Melia Castilla, à Madrid, une femme (si, si !) pleurait pour les adieux de Hein. Et si Verbruggen n'était pas le monstre qu’on a décrit ? Argent, innovations, mondialisation, dopage : autopsie d'un règne.
Par Pierre Carrey
Ceux qui ne l’aiment pas se rassureront en imaginant que Hein Verbruggen abandonnera définitivement en 2009 le monde du sport. Il aura 68 ans, dont 39 passés au service d’un cyclisme traversant peu à peu le plus fort de ses crises. Entre années EPO et époque fric, difficile de savoir dans ce cyclisme quelle est la part exacte de Verbruggen, les fautes qui lui incombent et les mérites qui lui reviennent.
Ex-responsable marketing de Mars et à ce titre sponsor d’une équipe pro de 1970 à 1971, membre de la Fédération internationale du cyclisme professionnel depuis 1979, cet homme d’affaires a fait entrer le vélo de plain-pied dans la modernité. Pour le pire… et le meilleur.
LA GLOBALISATION : ENFIN !
243 jeunes issus de 72 pays : c’est le nombre de stagiaires accueillis par le Centre mondial du cyclisme, à Aigle, entre son ouverture en 2002 et septembre 2005. Ce Centre est la fierté légitime de l’UCI, un reflet de sa nouvelle vision mondialiste. Depuis huit ans, les Championnats du monde B des « petits pays » (qui ont notamment permis de révéler en 2003 Sergei Lagutin, Murio Fischer et Charles Dionne) sont également l’œuvre de Hein Verbruggen. La mondialisation du cyclisme qu'il a voulue passe par la Turquie, où il a tenté sans succès de lancer une épreuve par étapes l’an passé, et par l’Asie. Elle boude en revanche l’Afrique subsaharienne…
LA FEDERATION INTERNATIONALE : GRANDIOSE
L’UCI, c’est Verbruggen. Président de la Fédération internationale du cyclisme professionnel de 1984 à 1991, il opère la fusion entre cette institution et la Fédération amateur, très appréciée de l’ex-bloc d’Europe de l’Est. L’Union cycliste internationale devient très vite une association fonctionnant sur le modèle d’une entreprise. Verbruggen quintuple le nombre de salariés.
Il emploie plus volontiers des professionnels du management que des conseillers techniques, excluant ces derniers des commissions de travail comme l’a récemment déploré Jean Pitallier, le président de la FFC. L’UCI occupe depuis 2002 un nouveau siège à Aigle, doté d’un vélodrome et d’une piste BMX. Son mot d’ordre : indépendance (vis-à-vis des équipes mais aussi des organisateurs, jusqu'alors maîtres du vélo mondial…). Au fil du temps, l'Union cycliste est devenue une citadelle fermée. D'aucuns reprochaient à Hein Verbruggen un manque de dialogue croissant, par exemple au sujet du nouveau calendrier de piste.
L’ELITISME : A VOIR
Verbruggen a détruit à son départ ce qu’il a instauré dès son arrivée : une Coupe du monde sur route (avec un équivalent en cyclo-cross), imitée de la Formule 1, incluant les monuments cyclistes et délaissant assez vite les autres épreuves plus « exotiques ». A la place, un « Pro-Tour » lui aussi centré sur un calendrier de courses prestigieuses. Différence : le circuit intègre les courses par étapes et s’étale de fait sur 156 jours de compétition.
Officiellement, le Pro-Tour permet de clarifier le calendrier, d’apporter des sponsors communs et de trier les équipes participantes sur des critères « financiers, éthiques et sportifs ». Parmi les principaux griefs : l'absence d'un système montée/relégation, un calendrier trop chargé (il devait initialement comprendre 120 jours de course) et unnombre trop élevé d'équipe labélisés.
Le Pro-Tour entraîne par ailleurs la disparition du classement UCI mis en place par Verbruggen. Cette véritable prime à la régularité a été pervertie par une rémunération des coureurs au nombre de points UCI.
L’ARGENT : PAS SI MAL
Diplômé d’HEC, le fils d’ouvrier n’a jamais caché qu’il était un homme d’affaires. Plusieurs organisateurs – en particulier cette année avec le prix des licences en hausse – fustigent les taxes versées à l’UCI. Hein Verbruggen apparaît donc comme le suppôt du capitalisme introduit dans le vélo. C’est vrai. Mais quelle équipe pouvait, avant la mise en place du Pro-Tour, disposer d’un contrat obligatoire de quatre ans avec son sponsor ? Et quel coureur oserait se plaindre aujourd’hui de gagner plus d’argent qu’un pro voilà 10 ou 15 ans ? Le mandat du boss hollandais concorde avec une hausse des salaires… dont les gros émoluments d’Armstrong ont entraîné une réévaluation des grilles.
LES GRANDS TOURS : LA GUERRE
Le pragmatisme de Hein Verbruggen se heurte ici à la légitimité historique d’un Tour de France, d’un Tour d’Italie et d’un Tour d’Espagne, qui continueront d’attirer les foules et les champions, Pro-Tour ou pas. C’est là que le bât blesse. Le mandat de Verbruggen s’achève sur un bras de fer avec les organisateurs. Lui rêve de récupérer les droits télé, contrairement à un engagement pris sur le Giro en 2000, lorsqu’il a donné tort aux groupes sportifs réclamant leur part du gâteau.
Un Giro ou une Vuelta réduits à deux semaines de course ? Une autre provocation, selon les organisateurs. Pourtant, il fut une époque où le rénovateur Verbruggen était accueilli à bras ouverts par ces derniers. Dès 1992, il propose au Tour d’Italie de se dérouler au moins de septembre. Refus. La Vuelta saute sur l’occasion en 1995.
Aujourd’hui, l’éventualité que les trois grands tours ne rejoignent pas le Pro-Tour est bien réelle. Et dire qu’au début des années 1990, Hein Verbruggen faillit diriger la Grande Boucle. Il exprima par deux fois un refus poli à la proposition d’un journaliste à L’Equipe, qui servait d’intermédiaire : Jean-Marie Leblanc.
LE DOPAGE : AAARGH !
« On n’en a pas fini avec les affaires, on en a pour dix ans ! » pronostiquait Verbruggen en 2001. Le dopage est le point faible de son règne. Flotte l’impression que l’UCI s’est montrée à la traîne de la détection et de la répression, voire qu’elle a temporisé. Complaisante ? Ou pire : encourageant le système comme l’ont dénoncé plusieurs voix en 2000, au procès Festina de Lille ? Ce n’est qu’en 1996 que l’UCI commence à lutter contre l’EPO, poison symbole de la décennie Hein Verbruggen.
Triste coïncidence pour un président souvent gaffeur lorsqu’il s’exprime sur le sujet (« Ne soyons pas hypocrites, repensons la frontière entre les produits légaux et ceux qui sont interdits. » ou : « Je mange un plat de spaghetti le matin du marathon, mais n'est-ce pas là que commence le dopage ? », rappelé par Libération, 6/7/2001).
Mais d’autres propos restent mal compris. Quand il déclare en 2003 : « Qu’on ne me demande pas d’éradiquer le dopage. Ce n’est pas possible, il est dans nature-même du sport… » (Christophe Pénot), le patron de l’UCI est taxé de fatalisme et de cynisme. On oublie qu’il ajoute aussitôt : « Reste qu’une fédération doit instaurer des règles, des limites. Je le fais. D’autres le font. »
Comme les 50% du taux d’hématocrite ? Les tests sont contestés, scientifiquement, moralement, légalement. Le casse-tête du dopage, la complexification des produits, ont rendu la tache de l’Union cycliste ardue. Sur de nombreux dossiers, on pourra dire que Verbruggen a pêché. Lui, le catholique de la Hollande-Sud, sait composer avec les faiblesses et prône le pardon, là où d’autres réclament par exemple la radiation à vie des tricheurs.
COUP DE JEUNE SUR LES DISCIPLINES CYCLISTES : DOMMAGE
Le VTT et le BMX peuvent remercier Hein Verbruggen. Sous ses différents mandats, les deux disciplines ont accédé au rang olympique. La première est promue en 1996 aux Jeux d’Atlanta, la seconde fera ses débuts en 2008 aux JO de Pékin. Mais toute création a son revers : les prochaines olympiades verront la suppression du kilomètre et du 500 mètres dames. Une annulation décidée par le CIO sur proposition de l’UCI… Même opération en 1995 (le 100 kilomètres par équipes est rayé du programme au profit du contre-la-montre individuel) et en 1996 (les JO accueillent sur route des pros et non plus des amateurs).
« LE CYCLISME A VISAGE QUOI ? »
Aux crises du cyclisme, Verbruggen a répondu. Parfois mal ou trop vite, parfois avec ingéniosité. Il laisse des chantiers inachevés (le vélo féminin, malgré la création d’une Coupe du monde dames, végète…) et un pari risqué : le Pro-Tour. Ces crises ont été identifiées à Hein Verbruggen. Et vice-versa, preuve que l’UCI a su sous ses mandats construire une image et s’élever au-dessus des organisateurs privés. D’où le conflit en cours avec les patrons du Tour, du Giro et de la Vuelta…
Enfin, Cyclismag a récemment découvert, non sans stupéfaction, que Hein Verbruggen partageait son slogan. Jusqu’à quel point ? C’était en 1994, lorsque Francesco Moser - aujourd’hui fidèle parmi les fidèles de l’UCI - tenta de battre le record de l’heure sur une machine finalement jugée non-conforme. Le Président : « Je ne suis pas là pour permettre aux industriels de gagner des millions, mais pour faire en sorte que le cyclisme conserve un visage humain. »
Discutez-en sur notre forum
Sources : Internet : sites de L’Humanité et de l’UCI
Christophe Penot, Les Messieurs du Tour de France, Ed Cristel, Saint-Malo, 2003, 187 p.
Photo : Hein Verbruggen a laissé son siège de président de l'UCI il y a une semaine à son dauphin désigné, Pat McQuaid.
Crédit : Clément Guillou pour cyclismag